Le recensement du 10 octobre 1941, du « nation branding »?

Dans le « Luxemburger Wort » du 6 octobre se trouve  un article dont les auteurs sont Elisabeth Hoffmann et Benoît Majerus, deux historiens de l’Université du Luxembourg. L’intitulé en est le suivant: 3 mol lëtzebuergesch – « Nation branding » avant la lettre? le 10 novembre 1941 dans la mémoire collective luxembourgeoise

Le 10 octobre est en effet une date significative dans l’histoire contemporaine luxembourgeoise.

« Nation branding », d’autre part, fut l’objet d’un projet de marketing national mis à l’étude par le Gouvernement luxembourgeois, projet qui qui vient d’aboutir, d’où sa notoriété actuelle.

De quoi s’agit-il?

Le 10 octobre 1941 l’occupant allemand de notre pays, prenant prétexte d’une « Personenbestandsaufnahme » en Allemagne, un recensement de la population donc, exercice statistique anodin en soi, avait décidé de l’étendre au Luxembourg avec les trois questions insidieuses suivantes:

– nationalité actuelle?

– langue maternelle?

– « Volkszugehörigkeit » (de quel peuple faites-vous partie)?

Un battage intensif dans la presse, totalement sous contrôle allemand, expliquait que le luxembourgeois était un dialecte allemand, pas une langue et qu’il n’existait pas de peuple luxembourgeois. Il fallait donc, selon l’occupant, répondre « deutsch », du moins pour les deux dernières questions.

Se développa alors dans le pays un bouche à oreille général comme quoi les Allemands allaient prendre le résultat du recensement comme preuve de la volonté des Luxembourgeois de devenir Allemands, qu’il fallait donc répondre, coûte que coûte, « luxemburgisch » ou « lëtzebuergesch ».

Rappelons que les questionnaires devaient être signés et qu’à l’époque l’Allemagne était victorieuse sur tous les fronts. À l’Ouest elle avait vaincu la France et forcé les Britanniques à se replier en Grande Bretagne. Les Etats-Unis étaient neutres. À l’Est l’Allemagne venait de déclarer la guerre à l’Union soviétique et ses troupes y avançaient rapidement. Paris était occupé par les Allemands, le Gouvernement français s’était établi à Vichy sous la houlette du Maréchal Pétain, père de la nation s’il en fut, favorable à un ordre nouveau en France.

L’opinion publique en Europe occidentale avait tendance à croire, fût-ce avec effroi ou avec tristesse, que l’Allemagne avait gagné la guerre,

Se rendant compte qu’apparemment beaucoup de Luxembourgeois s’apprêtaient à voter trois fois « luxemburgisch », les Allemands annonçaient des représailles sévères à l’égard d’éventuels égarés qui n’obtempéraient pas aux instructions officielles.

À l’époque le soussigné avait 14 ans. Il se rappelle fort bien de l’ambiance qui régnait alors. On ne parlait plus que de ce « referendum », quoique présenté par les Allemands comme un recensement. Et chacun de proclamer que, bien entendu, il allait répondre trois fois « lëtztebuergesch ». N’empêche que beaucoup devaient se demander si tout le monde allait effectivement braver ainsi l’occupant, devaient craindre de se singulariser dangereusement s’ils ne répondaient pas comme le demandaient les autorités allemandes.

Le résultat est connu: pendant la nuit les Allemands avaient procédé à des sondages. Ils montraient que la presque totalité des questionnaires avaient été « mal » remplis. Les Luxembourgeois avaient refusé de se déclarer allemands!

Le lendemain, le « Gauleiter » Gustav Simon fit annuler l’opération, arguant que les Luxembourgeois avaient mal compris les questions.

L’épisode fut considéré par les Luxembourgeois comme une preuve de leur volonté de ne pas devenir Allemands, de leur espoir aussi que l’Allemagne allait finalement perdre la guerre.

Quant au terme « nation branding », il vient du mot « brand », correspondant au français « marque ». Si on consulte Wikipedia, on constate que « company branding » et « product branding », consistent à concevoir, à appliquer, à entretenir et à mesurer l’impact d’une campagne visant à créer et à maintenir une image favorable d’une société ou d’un produit. Si on recherche la signification de « nation branding », on constate qu’il s’agit de la même technique mais appliquée à un pays. Le but est alors d’attirer des investissements, de propager le tourisme, de doter le pays d’une réputation favorable à la promotion de ses intérêts nationaux.

L’article commenté occupe presque deux pages du « Wort ». Autant que le soussigné peut en juger, il décrit fidèlement les évènements d’alors, en donne de nombreux détails, pose des questions concernant l’attitude de la société luxembourgeoise d’alors, telle la question de savoir dans quelle mesure l’échec du recensement était dû à la résistance.

Les auteurs de l’article constatent qu’il s’est agi d’une manifestation de la volonté d’une très grande majorité des Luxembourgeois pour que leur pays garde son indépendance impliquant, sinon la certitude, alors au moins l’espoir que l’Allemagne allait perdre la guerre.

Alors pourquoi la présente ?

En suggérant que la commémoration du « referendum » de 1941 est due à un « nation branding » avant la lettre, il est insinué que l’évènement aurait été utilisé après la libération afin de dissiper, dans l’esprit des Alliés, la suspicion que les Luxembourgeois avaient été majoritairement indifférents à l’issue de la guerre, prêts à se rallier au vainqueur quel qu’il soit. Des historiens de notre Université croient et disent en effet que tel fut, en 1941 encore, l’attitude de la plupart des Luxembourgeois et qu’il fallait, après la libération, un véritable complot des élites du pays » pour empêcher que cette vérité soit connue.

Sans aller à de tels extrêmes, les auteurs de l’article, en suggérant qu’on est en présence d’un « nation branding » avant la lettre, n’en sont cependant pas loin

Le soussigné n’était pas dans le secret des « élites » du pays lorsque fut décidé de faire de la date de ce recensement une date de commémoration nationale. Il croit cependant:

– qu’en 1944/45 l’inclusion de notre pays parmi les nations alliées semblait aller de soi, n’était pas contestée;

– que la décision de créer un journée de commémoration nationale était due, avant tout, à la volonté de rendre hommage à la mémoire de nos victimes de guerre;

– que l’on ne peut pas non plus exclure  une certaine fierté nationale, la conviction que le pays avait bien résisté aux Nazis.

Suggérer que la décision d’instituer une journée de commémoration nationale était motivée par un intérêt politique ou économique, voire à un désir de cacher une collaboration coupable, est dès lors incompréhensible pour ceux ayant été témoins des ces évènements. Elle est particulièrement douloureuse pour ceux qui y ont perdu des êtres chers.

Cette insinuation rejoint l’assertion que ceux qui ont vécu l’occupation allemande, nostalgiques des temps passés, croient dur comme fer que la grande majorité des Luxembourgeois résista aux Allemands, qu’ils ne sont dès lors que peu fiables comme témoins de ces évènements

En vérité le soussigné a des souvenirs désagréables de refus essuyés lorsqu’il était à la recherche de gîtes pour cacher des réfractaires, alors que les conditions matérielles pour le faire s’y prêtaient. Il n’a pas hésité de souscrire à l’estimation de Paul Dostert qu’environ 5% seulement des Luxembourgeois avaient résisté activement à l’envahisseur, la grande majorité, tout en étant hostile aux Allemands et espérant leur défaite, évitant de courir des risques jugés inutiles ou trop dangereux.

Une dernière remarque

Le Luxembourg n’est pas seul à vouloir se souvenir d’évènements importants de son histoire. Fait-on par conséquent en France depuis des centaines d’années du « nation branding » avant la lettre en commémorant la prise de la Bastille? Les Etats Unis en font-ils autant en commémorant leur Déclaration d’indépendance?

Rappelons aussi, qu’il n’y a pas que le « nation branding », il y a aussi le « nation bashing ».

Un jour, m’a dit à ce propos, mi-figue mi-raisin, mon ami Raymond Schaus, la vérité sera quant même dévoilée : nous avons inventé l’occupation nazie pour pouvoir nous vanter d’y avoir résisté !

JH, en octobre 2016

 

 

 

Une réflexion au sujet de « Le recensement du 10 octobre 1941, du « nation branding »? »

  1. Aly May

    Cher Jean,

    J’ai lu ton « blog » avec beaucoup d’intérêt. Ma réponse, quant au fond, mérite quelques réflexions de ma part. Je te demande donc un peu de patience. Mais je répondrai.
    Pour la forme, je suis impressionné par la qualité et la clarté de l’écriture et de la mémoire historique. La dernière phrase est humoristement assassine pour les rédacteur de l’article du Wort.

    A bientôt.

    Aly

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