2.06 Faut-il sauver la langue luxembourgeoise ?

Quelques réflexions à propos de la pétition n° 698 :

Une pétition largement souscrite demande des mesures détaillées et fortes pour consolider la pérennité de notre langue maternelle. Si la motivation de la pétition est respectable, la plupart des mesures proposées paraissent exagérées et même contreproductives. Seule l’exigence que le luxembourgeois soit consacré comme langue nationale paraît justifiée. La pétition devrait cependant mener à une discussion de sa raison fondamentale: faut-il continuer à encourager une croissance tous azimuts?1 INTRODUCTION

La Chambre des députés a été saisie d’une pétition en faveur d’un usage privilégié du luxembourgeois. Elle a été signée par plus de 14 000 électeurs. Tenant compte du fait que les signatures devaient se faire électroniquement et que souvent une seule personne par famille se livre à un tel exercice, on est en présence d’une manifestation massive en faveur du renforcement de la langue luxembourgeoise.

On trouvera ci-après les principales revendications de la pétition et, ensuite, quelques réflexions  personnelles sur leur motivation ainsi que sur l’opportunité de leur réalisation.

2 LE BUT DE LA PETITION

21 Conférer  à la langue luxembourgeoise la qualité de langue nationale et  de langue administrative;

22 renforcer l’enseignement du luxembourgeois et en faire la langue véhiculaire de l’enseignement;

3 obliger toutes les administrations publiques à rédiger leurs publications en luxembourgeois, leur correspondance, si adressée à des étrangers ne comprenant pas le luxembourgeois, devant être accompagnée d’une traduction;

24 le rapport des activités de la Chambre des députés devrait être rédigé en luxembourgeois;

25 les jugements de tribunaux sont à rendre ou à traduire en luxembourgeois;

16 les lois, les règlements grand-ducaux et les arrêtés ministériels sont à rédiger en luxembourgeois avec traduction française. En cas de divergence, le texte luxembourgeois doit faire loi.

27 le vœu que le luxembourgeois doit devienne une langue officielle de l’Union Européenne.

3 LA MOTIVATION DE LA PETITION

Beaucoup de Luxembourgeois, leur majorité peut-être, tout en n’étant pas hostiles aux résidents étrangers, redoutent qu’à la longue leur langue, élément essentiel de leur identité nationale, se perde. Ils craignent que leurs enfants ou petits-enfants deviennent des apatrides dans leur propre pays.

Il n’est, bien sûr, pas à exclure que des intérêts plus matériels jouent aussi un rôle dans ces sentiments d’insécurité. A contrario, les critiques suscitées par la pétition peuvent aussi être motivées par de tels intérêts. On peut être tenté de considérer ces appréhensions comme non fondées alors que le luxembourgeois est aujourd’hui parlé et écrit par davantage de personnes qu’il y a dix ou vingt ans. Cela n’empêche pas que le nombre de ceux qui habitent ou travaillent au pays et qui ne comprennent pas le luxembourgeois, croit plus rapidement que le nombre de ceux qui le parlent. La perspective d’une population résidente dépassant le million et continuant sa croissance n’étant plus une chimère, fait que cette motivation de la pétition est compréhensible. Les dirigeants de nos partis politiques se garderont de l’écarter simplement comme mal fondée.

Cet accroissement probable de la population, suite à une immigration persistante, est ainsi la véritable cause du malaise de beaucoup de Luxembourgeois. On y reviendra plus loin.

4  LA FAISABILITE DES EXIGENCES DE LA PETITION

41 Le luxembourgeois comme langue administrative principale avec traduction en français et/ou allemand pour ceux qui ne comprennent pas notre langue, aurait comme conséquence un travail administratif supplémentaire coûteux, une augmentation de la lenteur administrative et du nombre des fonctionnaires. Elle nuirait à l’attractivité notre pays. Elle paraît aussi partiellement inutile, l’administration étant déjà actuellement tenue, si je ne me trompe, de répondre aux lettres reçues dans la langue des requérants pourvu que ce soit une de nos trois langues officielles.

Inclure dans la constitution une disposition conférant au luxembourgeois la qualité de langue nationale me paraît par contre difficile à ne pas accepter.

42 Le luxembourgeois comme langue d’enseignement principale à tous les niveaux impliquerait que notre système d’enseignement soit profondément modifié, sujet complexe et disputé s’il en est. Une chose paraît inévitable, c’est que renforcer l’utilisation du luxembourgeois à tous les niveaux irait aux dépens de l’enseignement d’autres matières.

43 Rédiger les jugements en luxembourgeois alors qu’ils sont basés sur des lois et une jurisprudence en français, paraît irréaliste. Que les plaidoyers et interrogatoires se fassent, au choix,  en luxembourgeois, en français ou en allemand, on l’accepte volontiers et c’est peut-être déjà le cas aujourd’hui. L’usage du luxembourgeois dans notre législation irait cependant à l’encontre d’une tradition plusieurs fois séculaire et du fait que le Luxembourg est un pays du Code civil. En outre et comme le luxembourgeois ne dispose pas d’une terminologie juridique précise, on serait forcé d’avoir recours à un luxembourgeois truffé d’expressions françaises.  On est donc ici en présence d’une exigence bien intentionnée, certes, mais indéfendable d’un point de vue professionnel. C’est du moins l’avis du soussigné.

44  Rédiger le compte rendu des activités de la Chambre des députés en luxembourgeois? On y reproduit déjà maintenant les  discours dans la langue dans laquelle ils furent prononcés, donc normalement en luxembourgeois.

45 Quant à la suggestion de faire du luxembourgeois une langue officielle de l’Union Européenne, il s’agit d’une exigence que j’ai toujours trouvée inopportune, nous seyant mal. L’Irlande ayant depuis lors obtenu que le gaélique ait le statut de langue officielle sans pour autant trop alourdir les services de traduction, apporte un éclairage nouveau à la question. Une demande telle que suggérée encouragerait cependant des demandes similaires pour, entre autres,  le breton, le basque et le catalan. Le Luxembourg n’a rien à y gagner.

46 À l’exception d’une consécration juridique de notre langue comme langue nationale, les autres exigences de la pétition, aussi sympathiques et compréhensibles qu’elles soient, paraissent ainsi difficiles à accepter. Heureusement elles ne sont pas présentées par leur auteur  comme des exigences formelles. Il accepte  que leur faisabilité individuelle soit discutée, qu’elles puissent être amendées.

À ce propos rappelons que “Actioun lëtzebuergesch” agit depuis des années pour que le caractère de langue nationale du luxembourgeois soit consacré dans la constitution. Elle estime par contre que l’usage d’autres langues par l’administration et par la justice luxembourgeoises ne pose, en principe, pas de problème.

Cette association, pionnière de la défense du luxembourgeois, parfois vilipendée comme nationaliste, a donc des vues bien plus modérées que celles des souscripteurs de la pétition.

5 L’ACCROISSEMENT DE LA POPULATION, CAUSE PROFONDE DU PROBLEME

51 À part de ce problème de langue, quelles seront les autres conséquences de la croissance démographique de notre pays?  Citons-en quelques unes: notre réseau routier est aujourd’hui déjà saturé et devra être adapté, tâche difficile à l’intérieur des agglomérations, dévoratrice d’espaces naturels en dehors d’elles,  mis en plus à contribution par l’extension des zones d’habitat; il faudra presque doubler les capacités de nos écoles et de nos hôpitaux; le lac d’Esch sur Sûre ne suffira plus à l’approvisionnement en eau potable. Tout cela aura son prix, non seulement financier: notre pays ne sera plus le Luxembourg tel que nous le chérissons. 

 

Heureusement on n’est pas encore suffisamment avancé dans cet engrenage pour devoir le freiner. À terme le problème devra cependant être abordé et il n’est pas trop tôt d’y réfléchir déjà maintenant.

6 L’ELARGISSEMENT DE LA DISCUSSION DE LA PETITION

61 On s trouve ainsi au début d’une discussion. Le débat devrait s’élargir: où nous mènera la voie suivie depuis les dernières dix ou vingt années par notre pays? Si certaines conséquences de cette évolution nous paraissent, à la longue, inacceptables, comment pourront nous les éviter sans risquer d’autres conséquences, encore moins acceptables?  Questions impliquant un travail d’équipe, d’experts de tout bord, qui fait cruellement défaut.

Ci-après cependant quelques considérations à ce propos.

52 La raison principale du problème paraît donc consister dans l’augmentation importante et continue de l’immigration faisant que le nombre de ceux qui ne comprennent pas le luxembourgeois croit plus rapidement que celui de ceux qui le comprennent. Peut-on inverser cette tendance, peut-on forcer l’intégration linguistique et sociale des immigrants?

Inverser la tendance, freiner l’accroissement démographique, peut-on le faire sans toucher au développement économique, faudra-t-il rendre le pays moins attractif pour les activités industrielles, les prestations de services? Ne court-on pas alors le risque, en cas de revers inattendu de la conjoncture par exemple, de perdre des activités, d’accroître le chômage Est-ce possible de moduler notre attractivité économique, de l’accélérer ou de la freiner, de changer de cap au gré des coalitions gouvernementales?

53 Il faut finalement soulever le problème du financement de notre régime de pension contributif. Pendant de longues années notre pays a suivi le système d’une dotation annuelle d’un fonds de réserve assurant que le total des réserves corresponde au total actuariel des obligations de paiement de pensions. Suite aux réserves ainsi constituées, les caisses des régimes de pension étaient pleines à l’époque.  Les partis politiques, les syndicats ne pouvaient résister à la tentation de se servir de ces réserves et d’augmenter les pensions sans pour autant augmenter les cotisations. J’en étais navré en tant que jeune député navré, je le suis toujours. 

Le fait que cela fonctionne quant même depuis des décennies est du à la simple raison que, grâce à l’immigration et aux frontaliers, le nombre des cotisants a continué à augmenter plus vite que celui des pensionnés. Pour que cela continue à fonctionner, il faut que le nombre des cotisations continue à croître plus vite que celui des pensionnés. Puissant argument de ne rien changer à un système qui marche, de repousser toute réforme aussi longtemps que possible, de miser sur une croissance continue de la population. Nous voici donc, encore, confrontés au redoutable hiatus d’une fonction exponentielle.

Le problème est connu mais ignoré. Plus longtemps que l’on n’y touche pas, plus pénible sera sa correction. Une véritable bombe à retardement dénoncée régulièrement par les professionnels de la branche, écartée avec autant de consistance par les Gouvernements successifs.

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6 TENTATIVE D’UNE CONCLUSION

La pétition, et c’est son mérite, place nos dirigeants, qu’ils soient politiques, syndicaux ou patronaux, place l’ensemble des Luxembourgeois devant des questions fondamentales pour l’avenir du pays, des questions au sujet desquelles ils ne disposent cependant que d’informations partielles.

Faute d’approches, d’analyses globales, nous continuerons ainsi à opérer par retouches graduelles, parfois contradictoires, avec un “un de Schrauwen réien” comme par le passé, au gré des coalitions gouvernementales.

Tout ce que l’on puisse alors faire dans l’immédiat, sans risquer de se tromper, c’est que le luxembourgeois soit enfin reconnu  par la constitution comme langue nationale.

62 En ce qui concerne l’avenir et en attendant le résultat d’études, d’analyses et de discussions de la part de plus qualifié, on ne pourra pas se tromper en constatant que l’intégration des résidents étrangers dans la société luxembourgeoise devrait absolument être promue plus activement. Il faut que les étrangers, qu’ils résident au pays ou qu’ils soient frontaliers, aussi bien que les Luxembourgeois réalisent qu’ils ont un intérêt commun à ce que cela se fasse. Il faut aussi que les Luxembourgeois acceptent qu’une telle intégration implique une ouverture et une action positives de leur part, que l’identité nationale luxembourgeoise de demain ne pourra être celle d’aujourd’hui.

JH, en septembre 2016

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