Ilan Pappé et le rôle de l’historien dans la société

Jürgen Stoldt, responsable de la publication forum, vient de conduire une interview vidéo avec Ilan Pappé, professeur d’histoire à l’Université d’Exeter. Il a ensuite envoyé l’enregistrement de cette interview à une douzaine de personnes luxembourgeoises, dont des historiens de l’Université du Luxembourg, leur demandant de réagir aux réflexions de M. Pappé.

L’interview a été conduite en anglais. Le professeur Pappé est un citoyen britannique ou israélien. Il a professé pendant des années en Israël, certains de ses commentaires s’adressant aux historiens qu’il a dû côtoyer dans ce pays.

Voici en résumé et avant d’obtempérer au souhait de Jürgen Stoldt, ce que j’ai retenu de l’écoute de cette interview.

Ilan Pappé a d’abord dit son regret que les universités se comportent de plus en plus comme de grandes sociétés commerciales, soucieuses de leurs assises financières, de leurs relations avec leurs donateurs, qu’ils soient publics ou privés. Ce souci aurait une influence sur l’orientation des publications des historiens qui leur sont attachés. Pappé trouve cependant souhaitable que les historiens participent au débat public, leurs connaissances du passé qu’ils y apportent étant précieuses sinon indispensables, à condition bien sûr que leurs voix soit entendues. Il a pris comme exemple négatif Tony Blair qui, avant de décider de suivre le Président Georges Bush Jr dans l’intervention militaire en Irak, avait pris l’avis de tout un aréopage de spécialistes britanniques de ce pays. Tous l’auraient vivement découragé d’envoyer des troupes en Irak, le pays étant ingouvernable. Blair aurait cependant estimé que cette consultation avait été une perte de temps, erreur fatale comme les suites l’ont montré.

Le message principal de Pappé dans cette interview consistait à marteler que le travail de l’historien doit avant tout être basé sur les faits (based on solid evidence) et qu’en jugeant de ces faits, l’historien doit se rendre compte qu’il risque d’être influencé, qu’il le veuille ou non, par des réactions parfois inconscientes, telles ses convictions morales. En jugeant l’action d’autrui, l’historien devrait aussi constamment se demander comment il aurait agi à leur place. Selon Pappé, il n’y a pas d’interprétation définitive des faits historiques et le dialogue à leur sujet doit rester ouvert, ne sera jamais définitivement terminé. D’où son appel aux historiens de faire preuve d’humilité, l’étude de l’histoire n’étant pas une science, qu’en dehors des faits (« the evidence »), il n’y a pas de vérité historique. Pappé estime donc qu’il n’y a pas d’interprétation scientifique des faits historiques. D’où son appel aux historiens de faire preuve d’humilité, d’admettre qu’il y a de multiples approches possibles lorsqu’on juge d’événements historiques.

Ici une parenthèse paraît indiquée : Pappé s’est exprimé en anglais. Je crois que le mot « science » utilisé par lui correspond à notre notion de « sciences exactes » et exclut ainsi les « sciences humaines » telle la philosophie.

Bonne nouvelle : Pappé estime que les publications des historiens seraient ennuyeuses si elles ne contenaient pas  les appréciations et jugements de leurs auteurs, aussi subjectives qu’elles soient.

Ayant ainsi essayé de résumer les déclarations de l’historien de l’Université d’ Exeter, voici mon « feed back » souhaité par Jürgen Stoldt.

Je crois qu’il est difficile de ne pas être généralement d’accord avec les principes avancés par Ilan Pappé. La difficulté consiste dans leur application. Prenons comme exemple le fameux « rapport Artuso ». Dans le passé, l’auteur s’est à plusieurs reprises prononcé en faveur des principes énoncés par le professeur de l’Université d’Exeter. Il s’ensuit qu’il faut accepter comme normal que M. Artuso, dans son rapport, ne se soit pas borné à fournir des faits mais qu’il en ait aussi jugé. Ceci sauf si le Gouvernement lui avait demandé de se tenir strictement aux faits, ce que j’ignore.

Il doit en outre être difficile pour un historien, d’un point de vue rédactionnel, de toujours distinguer clairement dans ses écrits entre les « faits » et leurs interprétation.

Il s’ensuit en contrepartie la nécessité que les lecteurs d’un rapport ou d’un livre historique sachent faire la différence entre les deux, acceptant les « faits » mais en en jugeant  eux-mêmes.

En approuvant à l’unanimité les conclusions du rapport Artuso, on peut se demander si nos ministres et nos députés furent tous conscients de cette exigence.

Jean Hamilius.

21.02.2017

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