1.08 Ilan Pappé et le rôle de l’historien dans la société

Un professeur d’histoire qui estime que seuls les faits historiques relèvent d’une science exacte et que leur explication, leur jugement reflètent les opinions de leurs auteurs, sont de par leur nature subjectifs.

Jürgen Stoldt, responsable de la publication du mensuel forum, vient de conduire une interview vidéo avec Ilan Pappé, professeur d’histoire à l’Université d’Exeter. Il a ensuite envoyé l’enregistrement de cette interview à une douzaine de personnes luxembourgeoises, dont le soussigné, leur demandant de réagir aux réflexions de M. Pappé.

Le professeur Pappé est un citoyen britannique ou israélien et l’interview a été conduite en anglais. M. Pappé a professé pendant des années en Israël, certains de ses commentaires doivent donc s’adresser plus particulièrement aux historiens qu’il a dû côtoyer dans ce pays.

Voici en résumé ce que j’ai retenu de l’écoute de cette interview.

Ilan Pappé y a d’abord dit son regret que les universités se comportent de plus en plus comme de grandes sociétés commerciales, soucieuses de leurs assises financières, de leurs relations donc avec leurs donateurs, qu’ils soient publics ou privés. Ce souci aurait une influence sur l’orientation des publications des historiens. Pappé trouve cependant souhaitable que les historiens participent au débat public, les connaissances du passé qu’ils y apportent étant précieuses sinon indispensables, à condition, bien sûr, que leurs voix soient entendues. Il a pris comme exemple négatif de cette restriction Tony Blair qui, avant de décider de suivre le Président Georges Bush Jr dans l’intervention militaire en Irak, avait pris l’avis de tout un aréopage de spécialistes britanniques de ce pays. Tous l’auraient vivement découragé d’envoyer des troupes en Irak, le pays étant ingouvernable. Blair aurait cependant estimé que cette consultation avait été une perte de temps, erreur fatale comme les suites l’ont montré.

Le message principal de Pappé dans l’interview consiste à marteler que le travail de l’historien doit avant tout être basé sur les faits (based on solid evidence) et qu’en jugeant de ces faits, l’historien doit se rendre compte qu’il risque d’être influencé, qu’il le veuille ou non, par des réactions parfois inconscientes, telles ses convictions morales. En jugeant l’action d’autrui, l’historien devrait aussi constamment se demander comment il aurait agi à leur place. Toujours selon Pappé, il n’y a pas d’interprétation définitive des faits historiques et le dialogue à leur sujet doit rester ouvert, ne sera jamais définitivement terminé. D’où son appel aux historiens de faire preuve d’humilité, l’étude de l’histoire n’étant pas une science, qu’en dehors des faits, il n’y aurait pas de vérité historique. Il n’y aurait donc pas d’interprétation scientifique des faits historiques. D’où l’appel aux historiens de faire preuve d’humilité, d’admettre qu’il y a de multiples approches possibles lorsqu’on juge d’événements historiques.

Ici une parenthèse paraît indiquée : Pappé s’est exprimé en anglais. Je crois que le mot “science” utilisé par lui correspond à notre notion de “sciences exactes” et exclut ainsi les “sciences humaines” telle la philosophie.

Une consolation cependant: Pappé estime que les publications des historiens seraient ennuyeuses si elles ne contenaient pas  les appréciations et jugements de leurs auteurs, aussi subjectives qu’elles soient.

Ayant ainsi essayé de résumer les déclarations de l’historien de l’Université d’ Exeter, voici mon « feed back » souhaité par Jürgen Stoldt.

Je crois qu’il faut être généralement d’accord avec les principes avancés par Ilan Pappé. La difficulté consiste dans leur application. Prenons comme exemple le fameux “rapport Artuso”. Dans le passé, l’auteur s’est à plusieurs reprises prononcé en faveur des principes énoncés par le professeur de l’Université d’Exeter. Il faut cependant accepter comme normal que M. Artuso, dans son rapport, ne se soit pas borné à fournir des faits mais qu’il en ait aussi jugé. Ceci à moins si le Gouvernement lui avait demandé de se tenir strictement aux faits, ce que j’ignore mais ce qui est improbable étant donné que le Gouvernement a fait siennes les conclusion du rapport, comportant essentiellement une appréciation morale des « faits ».

Il doit aussi être difficile pour un historien, d’un point de vue rédactionnel, de toujours distinguer clairement dans ses écrits entre les “faits” et leur interprétation. Cela d’autant plus si les deux sont présentés avec la même conviction.

Il s’ensuit de cela la nécessité que les lecteurs d’un rapport ou d’un livre historique sachent faire la différence entre les deux, acceptent les “faits” mais en en jugent  eux-mêmes.

En approuvant à l’unanimité les conclusions du rapport Artuso, on doit se demander si nos ministres et nos députés furent conscients de cette exigence.

Jean Hamilius, 21.02.2017

 

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