3.01 L’économie d’énergie, un leurre?

Est avancée ci-après l’affirmation que la croissance économique du pays rend de plus en plus difficile l’économie d’énergie à moins que l’on change notre comportement comme consommateurs. Les subsides ayant comme but d’encourager les économies d’énergie sont dès lors peu inefficaces et devraient être abandonnées.

La consommation d’énergie d’un pays est tributaire de son PIB.Celui-ci reflète en effet la consommation de produits et de services, dont la création requière de l’énergie. Économiser l’énergie sans mettre en cause le pouvoir d’achat des gens paraît s’apparenter dès lors à une gageure, sinon carrément comme un leurre. Cela à moins de changer d’habitudes de consommation.

Le souci d’encourager l’économie d’énergie a cependant mené l’État luxembourgeois à introduire toute une panoplie de mesures, allant d’un système complexe et coûteux de subsides à tout un catalogue de règles contraignantes, notamment dans le domaine de la construction immobilière.Seuls les subsides sont cependant visés dans cet article quoique ces règles contraignantes mériteraient probablement aussi une revue critique.

Prenons des exemples:

– Bien isoler une maison permet d’en réduire la consommation de combustibles. En cas d’une isolation poussée, la consommation d’énergie due à la fabrication et à la mise en place du matériel isolant peut cependant excéder l’économie de consommation d’énergie de chauffage obtenue. Il faut donc trouver un bon compromis entre le coût de l’isolation et le coût de chauffage qui en résulte. Serait-ce vraiment le rôle de l’État et pas du propriétaire et, dans ce cas, l’aide de l’État ne risque-t-elle pas de fausser les décisions de ce dernier?

– Encourager l’achat de voitures électriques est certainement favorable à la qualité de l’air dans les grandes villes. Croire que les voitures électriques nuisent peu ou pas du tout à l’environnement fait cependant fi de la consommation d’énergie nécessaire à leur fabrication et des problèmes de recyclage de leurs batteries. Et qu’en est-il si l’électricité qui les fait rouler provient, ne fusse que partiellement, de la combustion de lignite ou de centrales nucléaires?

– Un raisonnement similaire s’applique à l’encouragement financier du remplacement des voitures âgées par des voitures modernes, plus économiques. En cas d’utilisation réduite de la voiture âgée, l’énergie dépensée à produire la nouvelle voiture peut dépasser la diminution d’énergie escomptée. Il peut être bien plus économique et moins polluant de rouler paisiblement, le dimanche dans la vieille voiture plutôt de la confier au ferrailleur et d’en acheter une nouvelle!

Ce n’est pas tout.

Supposons qu’un utilisateur ait correctement isolé sa maison et ne la chauffe qu’à bon escient, qu’il n’utilise que peu ou prou son ancienne voiture ou qu’il roule avec une voiture moderne fort économique, qu’il ait ainsi réduit sa consommation d’énergie. On conviendra ou du moins on espère que. ce faisant, il aura aussi économisé de l’argent. Qu’en fera-t-il?

Ira-t-il passer ses vacances en Floride, en avion au lieu de se rendre en train à la côte belge? *)

Quoiqu’il fasse et à moins d’épargner son nouveau pécule, il consommera de nouveau de l’énergie. Il aura changé la composition de son «panier d’achat», amélioré même la satisfaction qu’il en retire. L’économie d’énergie qu’il aura réalisée sera cependant aléatoire.

Et s’il remet son économie financière à sa banque, celle-ci va l’utiliser pour accorder des prêts menant à de nouvelles consommations d’énergie!

Si on admet le bien-fondé de ces raisonnements, la considération suivante paraît s’imposer:

«Pourproduire quoique ce soit, il ne faut, à part de l’intervention humaine, que de l’énergie, toutes les matières premières se trouvant dans la nature»

Toutes les matières premières se trouvent en effet dans la nature. Pour les trouver, s’en emparer, les transporter, les transformer en objets utilisables il faut, à part le travail humain, de l’énergie. Il en est de même de la création des installations, des machines nécessaires à cette production.

Si on admet ce raisonnement on arrive à la conclusion que la quantité d’énergie mise en œuvre pour produire une chose est reflétée par son prix. Orientant ses achats selon le prix des choses afin d’utiliser au mieux ses moyens financiers revient ainsi à tirer un maximum de satisfaction de la consommation d’énergie permise par les moyens financiers dont on dispose.

Les subsides risquent de fausser ces choix. Accorder des subsides et en contrôler l’utilisation prennent ainsi une signification nouvelle. La justification du travail administratif ainsi engendré pose alors. elle aussi, question.

Une autre considération vient alors à l’esprit.

Si toute augmentation du pouvoir d’achat s’accompagne, inexorablement, non seulement par une consommation d’énergie accrue mais aussi d’une utilisation accrue de matières premières, que penser alors de la diminution souhaitable de l’écart entre notre niveau de vie et celui du tiers monde, de l’écart entre notre consommation individuelle d’énergie et celle dans le tiers monde? Est-ce normal que dans les pays économiquement avancés la consommation d’énergie par habitant soit de plus en plus supérieure à celle des pays en voie de développement? Que les riches deviennent plus riches et les pauvres restent pauvres? À moins de réduire notre consommation d’énergie, donc notre niveau de vie, ou du moins d’en freiner l’accroissement, réduire cet écart entre pays riches et pauvres, notre quète d’un accroissement de notre pouvoir d’achat impliquera un accroissement global de la consommation d’énergie et des matières premières, une déplétion des ressources de la planète.

L’augmentation du pouvoir d’achat, la protection de l’environnement et l’amélioration du standard de vie dans le Tiers Monde paraissent ainsi être des revendications contradictoires.

Une mise en œuvre accélérée d’énergies propres et renouvelables tout comme un changement de consommation en faveur de services au lieu de biens matériels paraîssent dès lors devoir s’imposer.

La protection de l’environnement est un sujet complexe dépassant largement le cadre de la la politique nationale. Et on se prend à se poser des questions sur le résultat ultime vers lequel risque d’évoluer l’actuel modèle économique mondial

Qu’en est-il des générations à venir, pas seulement celles de nos enfants et petits-enfants mais aussi de celles géographiquement bien plus lointaines?

Face à ces dilemmes, que faire? Comme déjà suggéré une réponse partielle pourrait consister à orienter la consommation vers les services en rendant plus chères les objets matériels non indispensables. Les services comme l’éducation, les activités culturelles, scientifiques, sportives, les soins médicaux, les prestations de services sociaux.

Autant de questions qui se posent sur le plan international. Pour la politique luxembourgeoise on devrait pour le moins se demander si, en subventionnant certains investissements ou subsides, en maintenant bas le prix de l’essence, notre État ne fait pas fausse route.

JH, en 2015, légèrement amendé depuis lors.

*) La pollution engendrée par la mobilité aérienne, encouragée par les vols à bas prix, est un sujet qui mériterait d’être davantage mis en examen. Tancrède Voituriez, directeur à l’Institut du développement durable, estime dans “Le Monde” du 23/24 septembre 2018 qu’au rythme actuel, le nombre des passagers dépassera en 2035 les 7 milliards par an. Exclu du protocole de Kyoto, le secteur de l’aviation fait porter ainsi aux autres secteurs la charge de réduire les émissions de CO2 afin de limiter la hausse des températures. Cela alors qu’il est actuellement déjà responsable de 2% des émissions de CO2.

Or la taxation des carburants, dont les transports aériens sont largement protégés, est un moyen efficace pour faire porter aux pollueurs une partie du coût des dommages qu’ils causent, de freiner le développement de la pollution qu’ils créent ou même de la diminuer.

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