2.12 Des questions attendant réponse

…acceptons-nous les conséquences d’une continuation de notre croissance économique actuelle?

Les consultations en vue de la formation d’un nouveau Gouvernement n’ont pas encore abouti. On ne sait donc pas encore comment on va demander au pays d’affronter les principaux problèmes auxquels il doit faire face. En attendant, il doit être permis de se demander quels sont ces problèmes.

Ci-après l’essai d’un tel exercice.

Notre principal problème politique me paraît résulter, paradoxalement, de notre succès économique, de la persistance d’une forte croissance économique. Celle-ci a en effet comme conséquences:

– de masquer le fait que, grâce à l’important et continuel afflux de nouveaux cotisants, nous pouvons continuer à alimenter d’une façon insuffisante les réserves de notre système de pension contributif et, malgré cela, continuer à repousser l’échéance à laquelle, inéluctablement, on devra prendre des décisions douloureuses, décisions qui seront mal acceptées et risquent de provoquer des réactions violentes;

– que nos infrastructures, malgré des investissements importants, continueront à être insuffisantes. Nos difficultés de logement et de transport actuelles ne nous quitteront pas, la mise à mal de notre environnement continuera, le rétrécissement des espaces naturels aussi. La population continuera de croître, les Luxembourgeois devenant minoritaires dans le pays. Cela rendra presqu’inévitable soit une extension du droit de vote législatif aux résidents étrangers, soit un octroi de la nationalité luxembourgeoise bien plus facile que maintenant. Il en résultera d’autres modifications législatives qui ne vont guère être appréciées par beaucoup de Luxembourgeois de souche.

On reprochera à ce scénario d’être inutilement alarmiste, on dira que bien des nations seraient heureuses de pouvoir troquer leur situation avec la nôtre. C’est vrai. Certains espèrent aussi que par de petits ajustements successifs, peu douloureux, on pourra progressivement désarmer la mécanique inquiétante due à l’insuffisance des réserves de la Caisse de pension. Là j’en doute et crains que si nous continuons à faire comme si le problème actuariel esquissé ci-dessus n’existait pas, beaucoup en subiront des conséquences tant inattendues que non voulues.

Mais que faire? Faut-. freiner notre croissance, la rendre plus sélective, faire qu’elle conduise à une augmentation de la qualité de vie plutôt qu’à une augmentation de la population? Il est en effet difficile de freiner une croissance d’une façon sélective, non seulement à cause des règles de l’Union Européenne mais aussi parce qu’on risque alors de briser la mécanique à laquelle nous devons notre bien-être matériel actuel.

Ce sera au prochain Gouvernement de dire si, oui ou non, il estime qu’il y a problème. Dans l’affirmative, ce sera encore à lui de dire comment y réagir. Ce qu’il ne faudra cependant pas faire, ce qui serait non seulement élitiste mais dangereux, ce serait d’esquiver la question.

Si discussion il y aura, on pourra toujours y soutenir soit qu’il n’y a vraiment pas de problème ou estimer qu’il serait dangereux de prendre dès maintenant des mesures correctrices Sur le plan international les temps sont en effet tellement marqués de conflits dangereux, le danger d’une dislocation de l’Union européenne est devenu tellement réel, que l’on peut parfaitement être de l’avis qu’il faut profiter de la conjoncture favorable actuelle: laisser courir les choses. En cas de revers de fortune, tout acquis aura été le bienvenu!

On peut au contraire estimer qu’il faut réagir dès maintenant et freiner une mécanique jugée inquiétante. C’est l’attitude de ceux qui croient que si on ne réagit pas, la forte croissance de notre économie continuera sur sa lancée et aura des conséquences aussi inacceptables qu’irréparables, qu’il faut donc tenter d’y parer dès maintenant.

Ce qu’il faudra cependant éviter, en toute hypothèse, c’est de trahir la confiance des entreprises qui sont venues s’installer chez nous en augmentant leurs charges dans l’unique but de résoudre nos difficultés internes sans toucher à nos poches de contribuables. Ce serait un moyen sûr de provoquer le contraire. Si on estime devoir aider davantage ceux qui sont dans le dénuement, il y a certainement d’autres moyens. (Voir à ce sujet sous 1 et 2 à la fin de la présente).

Il y aura donc bien du pain sur la planche de notre prochain Gouvernement!

Ce qui serait cependant difficile à comprendre, ce serait que l’on continue à chercher comment gérer les conséquences de notre croissance économique sans se poser des questions sur leur cause. En médecine, combattre les effets d’une maladie sans s’occuper de ses causes serait impensable. Serait-ce autrement en économie politique?

Jean Hamilius, le 15.11.2018

(1) Financer des aides sociales sans créer des charges nouvelles peut se faire en faisant des économies ailleurs. Dans ce blog (“L’économie d’énergie est-elle un leurre?”), on a tenté de montrer qu’à pouvoir d’achat égal, la consommation d’énergie tend à être égale aussi. On peut rendre l’énergie plus propre, être plus écologique, mais économiser de l’énergie sans modifier de style de vie est une gageure.

Cette affirmation implique que le prix d’une chose soit représentatif de l’énergie ayant servi à la fabriquer. Étalon de mesure certes imparfait mais seul disponible. En dépensant son argent intelligemment, le consommateur avisé tire ainsi un maximum de satisfaction du budget tant financier qu’énergétique à sa disposition. Diminuer volontairement sa consommation d’énergie implique une économie financière. Celle-ci, confiée à ne banque, sera réinjectée par celle-ci dans l’économie, y financera de nouvelles consommations d’énergie annulant l’économie d’énergie supposée.

Il s’en suit qu’exiger une augmentation du pouvoir d’achat tout en plaidant pour une économie d’énergie, risque d’être un non-sens. Il s’en suit aussi que les subsides sensés encourager l’économie d’énergie sont inefficaces et devraient être abandonnées.

(2) La définition du seuil de pauvreté utilisée par l’OECD est la même d’un pays à l’autre. C’est inévitable si l’on est une organisation internationale ne pouvant se permettre d’utiliser des critères différents selon qu’il s’agit de pays pauvres ou riches. Il en suit des conséquences: si le pouvoir d’achat de chaque Luxembourgeois était décuplé, la proportion de pauvres chez nous resterait la même, le seuil de pauvreté se trouvant également décuplé! Il en irait de même au Bangladesh ou au Sri Lanka.

Le seuil de pauvreté, mouture OECD, est donc un indice de répartition des revenus plutôt qu’un seuil de pauvreté proprement dit. Il est ainsi possible d’être considéré comme pauvre dans un pays alors qu’avec le même pouvoir d’achat, on serait considéré comme modestement mais correctement loti dans un autre.

Ceux considérés comme pauvres par le Statec ne le sont ainsi pas nécessairement. Par définition, les pauvres ne peuvent disparaître de nos statistiques.

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