Les Luxembourgeois dans la Waffen-SS

Les Luxembourgeois dans la Waffen-SS

On vient de me rendre attentif à un article intitulé « Comprendre un homme », paru il y a quelque temps au « Quotidien ». Référence y est faite à 2000 Luxembourgeois, volontaires dans la Waffen-SS pendant la Deuxième Guerre mondiale. J’ignore ce qu’en ont pensé les lecteurs du « Quotidien ». En tout cas cette affirmation n’a, pour autant que je le sache, pas trouvé de réaction publique. Il faut en conclure que les Luxembourgeois d’aujourd’hui ou bien se désintéressent de ces vieilles histoires, ou se sont trouvés confirmés dans leur conviction que les actes de résistance pendant l’occupation allemande avaient été largement exagérés. D’autres encore, croyant toujours en la réalité de ce que leur ont raconté les anciens, se seront depuis longtemps résignés à subir ce qui revient à une véritable réécriture de notre histoire nationale.

Pour le soussigné, l’affirmation qu’il y avait 2000 volontaires luxembourgeois dans la Waffen-SS était cependant tellement énorme qu’il s’est promis d’essayer de tirer les choses au clair. Cela l’a conduit à revenir sur ce qui s’est passé chez nous pendant la guerre. D’où la longueur peut être excessive de la présente.

« Le mal ayant été fait », c’est à dire l’article « Comprendre un homme » ayant été publié, la présente ayant aussi été rédigée, on comprendra la décision de l’insérer dans ce blog malgré sa longueur.

Voici d’abord le rappel des chiffres clef relatifs aux Luxembourgeois s’étant trouvés en 1942/45 dans les forces armées allemandes. Ils sont repris du Livre d’Or de la Résistance, publié quelques années après la guerre. La représentativité des chiffres qui s’y trouvent n’a jamais été contestée.

Luxembourgeois enrôlés par les Allemands: 12.031

Dont tombés:                                                         3.025

Dont revenus de la guerre                                   5.496

Réfractaires (chiffre calculé par différence)      3.510

Voici ensuite mes souvenirs, corroborés par de nombreux entretiens que j’ai eus dans l’après-guerre avec des Luxembourgeois ayant reçu leur Stellungsbefehl ou qui, comme moi, l’attendaient avec appréhension. Vu le temps passé depuis lors, la plupart de ces interlocuteurs ne sont évidemment plus parmi nous.

Pendant l’occupation donc, lors des entretiens que nous avions entre jeunes en âge d’être enrôlés par les Allemands, nous nous demandions comment réagir lorsque nous serions requis d’entrer dans l’Arbeitsdienst ou dans la Wehrmacht. Détail signifiant: jamais il n’était question que l’Allemagne puisse gagner la guerre et qu’en tant que réfractaire on deviendrait à jamais un hors la loi. Personnellement je n’y pensais pas, d’autres, plus lucides, y pensaient peut être mais se gardaient alors d’évoquer une telle éventualité, tant elle était inavouable et démoralisante.

L’alternative devant laquelle nous allions nous trouver était la suivante:

Ou bien on obtempérait à la convocation allemande et, après l‘Arbeitsdienst, on allait affronter sous l’uniforme allemand les risques des combats à l’Ostfront avec la perspective déplaisante de devoir, pour sauver sa vie, tirer sur des soldats alliés. Restait le faible espoir de pouvoir se constituer prisonnier. Afin de se faire reconnaître alors par les Russes comme « non allemand et ami » beaucoup cachaient dans leur portefeuille un petit bout de ruban tricolore. En cas de capture, il devait permettre de se présenter comme Français (Lorrain ou Alsacien), il étant peu probable que la qualité de Luxembourgeois ait une quelconque signification pour les soldats soviétiques.

Ou bien alors, seconde possibilité, on n’obéissait pas à la convocation allemande ou on désertait par la suite. La déportation des siens vers une destination incertaine avec la confiscation de tous leurs biens devenait alors hautement probable. Parmi les parents il y en eu qui estimaient cette déportation pire que le service militaire et qui encourageaient leur fils soit à ne pas se dérober à la convocation allemande, soit de rejoindre seulement l’Arbeitsdienst, quitte à profiter plus tard d’un « Urlaub » pour disparaître, donc de ne pas rejoindre alors la Wehrmacht.

À l’époque, gagner du temps était en effet jugé vital. Cela permettait de se rapprocher de la victoire alliée. D’où aussi les tentatives, parfois réussies, de simuler des maladies. Un exemple vaut la peine d’être raconté.

J’avais un camarade d’un an plus âgé que moi qui a simulé être devenu simple d’esprit. Pour expliquer ce changement de comportement soudain, il se bornait à dire d’une voix plaintive: « ëch sinn op de Koop gefall ». Il a fait le demeuré d’une façon tellement convaincante et constante, tant à l’école qu’à son extérieur, que pour ma part, en tout cas, j’en étais dupe. Le médecin militaire allemand apparemment aussi puisque mon camarade a été déclaré inapte au service militaire.

J’en suis encore impressionné aujourd’hui: il fallait le faire!

Après la Libération notre ami a miraculeusement retrouvé tous ses esprits, fait des études de droit et ensuite une carrière plus qu’honorable dans la fonction publique supérieure.

Je raconte tout cela afin de faire comprendre à ceux nés bien après la guerre, qu’à l’époque et pour l’immense majorité des Luxembourgeois, se porter volontaire pour l’armée allemande n’était pas une option envisageable. J’ai connu au moins une centaine de jeunes de mon âge, aucun d’eux ne s’est porté volontaire. Cela avec une seule exception cependant: un de mes camarades de classe, antiallemand comme nous tous, l’a fait. Nous n’avons jamais compris sa décision, échafaudant des hypothèses telle que celle-ci: pouvant en tant que volontaire choisir l’arme dans laquelle il allait servir et en choisissant l’aviation avec une longue période de formation, il espérait améliorer ainsi ses chances de survie. Nous ne l’avons jamais revu, il n’est pas revenu de la guerre.

Autant pour mes souvenirs.

Voici maintenant le résultat de ma tentative, après la lecture de l’article du « Quotidien », d’en savoir davantage sur les Luxembourgeois dans la Waffen-SS. J’ai ainsi appris qu’il existe une liste d’environ 1500 volontaires pour l’armée allemande ayant eu à l’époque leur résidence dans notre pays. Compte-tenu d’autres listes, leur nombre total est de l’ordre de 1700. Parmi eux se trouvent:

– des Luxembourgeois de souche;

– des Allemands venus au pays avant la guerre et/ou leurs fils, parfois de nationalité luxembourgeoise, n’ayant pas accompli leur service militaire en Allemagne;

– des fonctionnaires allemands et/ou leurs fils, venus au pays dans les bagages de la Wehrmacht, tous des fidèles du régime nazi.

J’ignore si dans les listes il est fait la différence entre volontaires pour la Wehrmacht, d’une part, et la Waffen-SS de l’autre. Il va sans dire en plus que ces listes ne font pas de distinction entre les catégories définies ci-dessus. Il n’a apparemment pas encore été fait des recherches, ni pour les distinguer les Luxembourgeois de souche des autres volontaires et d’établir ainsi leur nombre, ni pour supputer leur motivation, ni pour savoir s’ils s’étaient portés volontaires pour la Wehrmacht ou pour la Waffen-SS.

La deuxième catégorie est particulière: les autorités allemandes considéraient comme déserteurs les Allemands venus au pays avant la guerre. s’ils n’avaient pas fait leur service militaire en Allemagne. Il en était de même pour leurs fils, même s’ils avaient la nationalité luxembourgeoise. Afin d’échapper au sort réservé aux déserteurs, ces hommes n’avaient pas d’autre choix que de se porter volontaires pour la Waffen-SS.

La dernière catégorie enfin est par définition composée d’Allemands acquis à l’idéologie nazie.

Considérant tout ce qui précède, le soussigné ne serait pas étonné si le nombre des Luxembourgeois de souche s’étant sans contrainte portés volontaires pour la Waffen-SS ait été de l’ordre de tout au plus quelques dizaines.

Que la rédaction du « Quotidien » ait accepté le chiffre étonnant de 2000 doit être attribué au fait que depuis quelques années on nous dit qu’en 1940 les Luxembourgeois étaient largement indifférents à l’issue de la guerre, attendaient de voir quelle en serait l’issue pour se ranger ensuite dans le camp du vainqueur. Pour étayer cette façon de voir, on assiste de la part d’une partie de nos historiens les plus réputés à la tendance de présenter leurs opinions personnelles sur le comportement des Luxembourgeois pendant la guerre comme des vérités historiques, de ne pas relever la différence entre les faits historiques incontestables et les conclusions qu’on peut en tirer, de considérer aussi les souvenirs des témoins ayant vécu l’occupation, comme contraires à ces « vérités », comme des glorifications un peu séniles d’un passé dont les aspects peu avouables ont été inconsciemment refoulés. Ces nostalgiques de leur jeunesse, incorrigibles, prétendraient, comme le soussigné, que pendant la guerre tous les Luxembourgeois auraient activement résisté à l’occupant.

En fait et dans mes mémoires parues en 2014, j’ai estimé les Luxembourgeois ayant résisté activement à l’occupant à quelque 5% de la population!

La motivation de cette campagne, dont le « Quotidien » vient à son tour d’être la victime, laisse perplexe.

Nous avons ainsi eu le rapport Artuso, condamnant sévèrement le comportement en 1940, face au Allemands, des autorités luxembourgeoises. Cela surtout dans le sort terrible qui fut alors celui de nos compatriotes juifs. Dans son rapport l’auteur, ici aussi, ne fait pas de distinction entre les faits avérés et les conclusions personnelles qu’il en tire. C’est aux lecteurs de ce faire. En soi, cela est peut être de bon aloi, le style rédactionnel d’un récit d’histoire, distinguant minutieusement entre les faits et leur interprétation, risquant d’être mal lisible. Cependant et dans le cas du rapport Artuso, la plupart des lecteurs, et pas les moindres, furent apparemment inconscients de cette exigence.

Que s’est-il passé en 1940 sous l’occupation allemande?

La politique de l’occupant était alors de rendre le Luxembourg « judenfrei », d’expulser nos concitoyens juifs vers l’ouest, vers la France et au delà. Il allait malheureusement se confirmer plus tard que cette détermination criminelle était en fait la seule voie de salut pour ces malheureux. En 1940 ce ne fut pas évident: l’holocauste était une notion inconnue. En cas de victoire allemande, une existence juive dans l’après-guerre pouvait encore être espérée.

Une telle vue ne fut pas celle de beaucoup de Juifs luxembourgeois, ne fut apparemment pas le cas non plus pour la Commission administrative et le Consistoire israélite. Des documents, récemment rendus publics par l’historien Paul Dostert, font apparaître que cette Commission administrative luxembourgeoise, instituée pour pallier l’absence de Gouvernement, travaillait main dans la main avec le Consistoire israélite luxembourgeois, faisait tout pour aider les Juifs à échapper aux Allemands, à quitter le pays. Le sort des Juifs restés au pays a malheureusement confirmé la sagesse de ce choix.

Dans un passé récent des historiens ont pourtant condamné cette attitude. Si l’on continue à le faire, on ignore la rectification apportée par Paul Dostert. Et si on condamne alors encore l’attitude de la Commission, il faut condamner aussi celle du Consistoire!

Mais revenons aux volontaires luxembourgeois dans l’armée allemande.

Le « Quotidien », ayant eu des doutes sur la véracité de son chiffre de 2000 volontaires luxembourgeois dans la Waffen-SS, a en effet rectifié le tir en ajoutant dans son site à l’article en cause la mise au point suivante:

«  Dans une version précédente de cet article nous écrivions que « 2000 volontaires luxembourgeois» avaient volontairement intégré la Waffen-SS ». En réalité, des doutes subsistent sur le nombre exact de volontaires qui a été estimé par l’historien Paul Dostert à 1500 au sein de la Wehrmacht et de la Waffen-SS confondus. »

 Il faut remercier la rédaction du « Quotidien » pour cette rectification partielle. On doit cependant craindre que les « 2000 volontaires luxembourgeois dans la Waffen-SS  » resteront dans la mémoire des lecteurs du « Quotidien » comme une confirmation que le récit du comportement des Luxembourgeois pendant la Deuxième Guerre mondiale, tel que raconté par Gilbert Trausch et consorts, n’est qu’un mythe.

C’est consternant.

Jean Hamilius, le 3 juillet 2017, revu le 12 juillet 2017.

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