4.17 La signification de la chute de Kaboul

La victoire des Talibans: une défaite de l’Europe.

L`article précédent, publié le 24 août, a commenté les premières réactions de la presse européenne au retrait précipité des forces américaines de l’Afghanistan et de la victoire éclair des Talibans qui s’en est suivie. Ces évènements ont provoqué dans la presse européenne des éditoriaux tels que: « Échec cuisant de Biden », « Défaite américaine ».

Cette réaction a choqué le soussigné. Elle implique en effet que le soutien du camp de la liberté, de la démocratie, des Droits de l’homme, par la force s’il le faut, est de la responsabilité des États-Unis. Apparemment l’Europe n’en est pas concernée !

Depuis lors la presse européenne a eu le temps pour réfléchir sur ce qui s’est passé à Kaboul, de ce qui s’y passe encore. Ci-après un bref aperçu des réactions plus raisonnables des trois magazines hebdomadaires auxquels le soussigné est abonné.

 Le “Spiegel” du 21.08.21.

 Éditorial “Der grosse Selbstbetrug” (“La grande illusion”).

L’attentat du 11 Septembre contre les “Twintowers” à New York avec les images de désespérés sautant dans vide et celles d’Afghans désespérés se cramponnant aux trains d’atterrissage d’avions s’envolant vers l’Ouest salvateur, sont les symboles effrayants du début et de la fin d’une époque de vingt ans qui s’achève et qui s’ouvre sur un avenir incertain.

La traque réussie des instigateurs des attentats au début de cette période s’est maintenant achevée par une défaite humiliante non seulement pour les Américains mais aussi pour tout l’Ouest, y compris les Allemands. Nous avons honteusement abandonné les Afghans qui croyaient en nos valeurs, qui nous aidaient.

Nous sommes intervenus en Afghanistan pour y protéger nos valeurs. En abandonnant ceux qui avaient confiance en nous, nous avons trahi nos propres valeurs.

Cet échec monumental ne signifie pas que les interventions militaires à l’étranger sont, de par leur nature, vouées à l’échec. L’intervention de l’OTAN en Yougoslavie fut justifiée et y a réussi. Celle en Irak, basée sur le mensonge, ne le fut pas. La prétention occidentale d’y établir une démocratie parlementaire fut illusoire,fut une hubris.

 “Le Point” du 19.08.21.

 Éditorial ” L’Afghanistan est aussi une crise Européenne” (Luc de Barochet)

La victoire des Talibans affecte  directement les Européens et cela au moins en quatre dimensions:

– l’émergence chaotique d’un monde sans gendarme américain;

– l’aggravation de la menace djihadiste;

– l’arrivée d’une vague migratoire;

– le revers infligé aux valeurs qu’incarne l’Europe.

Bien périlleuse sera à long terme cette victoire psychologique de quelques milliers de barbus enturbannés sur l’armée la plus puissante du monde. L’intégration des Musulmans en notre société en sera contrariée, la perpétration d’attentats encouragée.

“The Economist” du 26.08.21.

 Editorial “Where next for global jihad?” (“Vers où se prolongera la jihad globale?”)

 Sous ce titre le doyen de la presse britannique décrit l’encouragement aux terroristes islamistes apporté par la victoire des talibans et ses conséquences prévisibles. Dans un deuxième “leader”, sous le titre “A rock in a hard place” (Un rocher en un endroit dangereux) et dans un texte relativement court mais dense, dévastateur pour la politique étrangère britannique, l’Economist n’y va pas par quatre chemins. Il y décrit (et approuve) les réactions de ses confrères britanniques tels que “l’abandon de l’Afghanistan est honteux; une catastrophe; Biden est tombé en enfance”. Et de ridiculiser les “Brexiteers”, Boris Johnson en tête, croyant qu’en brusquant leurs anciens collègues européens ils renforceraient la “relation spéciale” de leur pays avec les États-Unis. Le contraire a eu lieu: les Américains souhaitent une Europe forte et unie, les aidant en leur lutte non seulement contre le terrorisme mais aussi pour contenir la Chine et la Russie. Ils voient donc d’un mauvais œil le séparatisme du membre important de l’Otan qu’est la Grande Bretagne.

L’auteur de la présente passe actuellement une semaine en France. Il y achète parfois un journal français. Dans la rubrique “Débats” du “Le Figaro” du 30 août 2021, il vient de trouver un article de fond de Chantal Delsol intitulé “L’humiliation des Américains à Kaboul ou l’universalisme occidental à l’épreuve”.

Issu, selon elle, de la doctrine chrétienne médiévale et renaissante, il s’agit de notre conviction que certains droits fondamentaux dûs au respect de l’homme nous conféreraient un “droit à l’ingérence” et que ce “droit” nous obligerait moralement à venir au secours de ceux qui en sont privés. Cela, bien entendu, pour autant que c’est dans nos moyens et raisonnablement faisable.

Selon l’auteure, cette conviction serait de plus en plus mise en doute. Ainsi l’intervention américaine au Viet Nam n’était déjà plus guère acceptée en Europe, celle en Irak moins encore. Si le colonialisme est universellement récusé aujourd’hui, les droits de la femme restent cependant intouchables pour nous, ont une valeur universelle.

Notre abandon du “droit à l’ingérence” serait donc sélectif et non pas total.

Conclusion

La presse européenne semble largement d’accord: les évènement en Afghanistan marquent une césure, il y aura un “monde avant” et un “monde après”. Les États-Unis, tout en restant, et de loin, militairement les plus forts, sont devenus moins fiables, “le parapluie américain est devenu troué”. Deux blocs, plus ou moins unis, vont dorénavant se faire face: d’un côté la Chine, la Russie, la Turquie, le Pakistan et l’Iran, de l’autre les États-Unis, l’Europe, le Japon, l’Inde, la Corée du Sud et, en gros, l’Amérique latine.

Et on doit se demander ce qui doit encore arriver pour que les souverainistes européens de tout poil comprennent enfin l’archaïsme, que dis-je, la dangerosité de leurs convictions pour le les valeurs fondamentales qu’ils partagent pourtant avec nous, pour qu’ils se rallient enfin aux nécessités d’une défense européenne commune.

JH, le 30.08.2021

PS: Le Conseil des Ministres de l’UE a discuté hier à Bruxelles de l’accueil à réserver aux réfugiés afghans, le Canada et la Grande Bretagne en acceptant vingt mille chacun. *) Résultat: un “Non” catégorique de la part de la Pologne, de la Hongrie, de l’Autriche et de la Slovénie, une frileuse réticence des autres États-membres: Asselborn y était bien seul à faire valoir le devoir de solidarité. Triste !

*) les 20 000 pour le Canada correspondent à 30 réfugiés pour le Luxembourg.

JH, le 01.09.2021

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