3.10 À propos du volume extraordinaire des crédits accordés par la Banque Centrale Européenne aux États membres de l’Union Européenne et l’envol de l’endettement de ces derniers qui s’en est suivi

Un changement de paradigme.

3.10.1 Préambule.

L’octroi massif de crédits par la Banque centrale européenne (BCE) aux États membres de l’Union Européenne (UE) pour pallier les conséquences économiques de la pandémie ont conduit à des endettements publics nationaux faramineux.

D’où la question: faudra-t-il rembourser un jour ces dettes?

 Avant d’examiner cette question qui divise les spécialistes, il peut être utile de se rappeler l’histoire de la création de la monnaie, de s’interroger sur sa nature.

Une question connexe est celle de savoir dans quelles conditions et dans quelle mesure le recours à l’endettement public est justifié. Sujet intéressant dont il n’est cependant guère traité dans la présente.

Autre remarque liminaire : le soussigné n’a aucune prétention d’expertise monétaire. Il acceptera volontiers des critiques concernant la présente.

 3.10.2 L’apparition de la monnaie

Après des millénaires de troc, l’homme s’est progressivement aperçu qu’utiliser des matières rares, généralement convoitées par celui dont on veut  acquérir un objet, était bien plus pratique que de l’échanger contre un autre objet supposé de valeur équivalente. Les coquilles Cauri par exemple, légères, faciles à conserver, furent longtemps utilisées à cette fin. Et aujourd’hui encore, il faut le craindre, dans des coins reculés de l’Afrique ou de l’Asie, des enfants, des filles sont échangés contre des vaches ou des chameaux. À s’interroger sur l’origine des dotes !

Vint ensuite, 500 ans ou davantage avant notre ère, l’utilisation des métaux rares, de l’or, de l’argent ou du cuivre, matières pouvant être façonnées et produites en catégories de pièces permettant de les adapter au “prix” de la chose à acquérir. Afin de parer le danger que leur teneur en métal précieux soit frauduleusement amoindrie (ou afin de s’assurer l’exclusivité de la possibilité de ce faire), le droit de battre monnaie devint rapidement régalien.

Bien plus tard, au Moyen âge, en Italie, en Espagne, on s’aperçut qu’au lieu d’utiliser des pièces en or ou en argent, on put émettre des billets imprimés échangeables contre de telles pièces. Ces billets commençant à circuler dans le public en leur  lieu et place, on ne tarda pas à s’apercevoir qu’on pouvait émettre davantage de tels « billets » qu’on n’avait de l’or dans le coffre  : on pouvait créer de l’argent !

Aujourd’hui on n’a plus besoin ni d’or ni de billets de banque pour créer de l’argent. Les paiements se font par des écritures de débit et de crédit sur d’innombrables  comptes  dans de puissants ordinateurs.

Cette création monétaire comptable est soutenue par l’octroi de prêts bancaires : une banque prête 100 Euros à X qui paie son fournisseur Y en lui virant les 100 Euros sur son compte bancaire. Le secteur bancaire récupère ainsi l’argent prêté à X et peut l’utiliser à de nouveaux prêts

Une véritable machine de création monétaire !

Le mécanisme s’épuise cependant par le fait que, face aux dépôts reçus, la banque doit en garder une partie en contrepartie liquide. Si cette contrepartie consiste en des dépôts auprès d’autres banques ils permettent cependant au secteur bancaire l’octroi de nouveaux crédits. La machine de création monétaire est alors relancée.

Afin d’éviter un tel  emballement, les banques peuvent être obligées de placer une partie de leurs liquidités auprès de leur banque centrale.

On admettra que la nature de l’argent est un sujet complexe. Le succès des crypto monnaies en est une illustration.

3.10.3 La nature de la dette publique d’un État disposant de la souveraineté monétaire

Lorsqu’un État disposant de sa propre monnaie emprunte de l’argent, il peut le faire dans sa propre monnaie ou dans celle d’un autre pays.

Dans le premier cas il peut alléger le poids de sa dette en dévaluant sa monnaie, en laissant courir l’inflation. S’il emprunte dans une autre monnaie, le poids de sa dette en monnaie nationale va s’alourdir en cas de variation défavorable des cours de change. Il pourrait en résulter une incapacité de faire face aux obligations de remboursement contractées.

Reste à mentionner les engagements financiers des États, telles de garantir les prestations des régimes de pension. Créées par la loi nationale, ces garanties peuvent être modifiées, voire abolies par la loi nationale. Pour autant que le soussigné le sache, c’est la raison pour laquelle de telles garanties ne sont pas considérées par les agences de notation comme faisant partie d’une dette publique.

3.10.4 De la nature de la dette publique d’un État membre de la zone Euro

Un État membre de la zone Euro a partagé sa souveraineté monétaire avec celles d’autres États. Il ne peut donc plus dévaluer seul sa monnaie nationale et alléger ainsi le poids de sa dette publique. La Grèce a connu une telle situation.

Pour certains États membres, habitués aux dévaluations de leur monnaie nationale, s’adapter à cette nouvelle réalité fut difficile, l’est encore aujourd’hui.

Reste le fait que, collectivement, les États membres de la zone Euro se trouvent dans la même situation qu’un État monétairement souverain, peuvent agir comme tel. Dans un bilan consolidé des États membres de la zone Euro, les créances de la BCE envers eux et leurs dettes envers la BCE s’annulent  !

Globalement les États membres de la zone Euro doivent ainsi de l’argent à eux-mêmes. Individuellement cet équilibre n’existe cependant pas, certains États ayant emprunté beaucoup, d’autres moins ou, peut-être, rien du tout. La question de l’annulation, même partielle, de la dette publique des États de la zone Euro s’en trouve singulièrement compliquée !

Se pose  aussi la question de savoir quelles sont les dangers d’un tel endettement progressif des États, quelles sont les limites qu’il faut lui imposer.

Le soussigné en distingue deux.

Pour un, la disponibilité d’un endettement public quasi illimité et, actuellement, à vil prix, risque d’engendrer une inefficacité économique dangereuse telle la persistance d’activités inefficaces, risque en plus  de provoquer l’inflation.

Pour deux, les taux d’intérêt débiteurs extrêmement bas d’aujourd’hui ne sont pas pérennes, l’inflation n’est pas pour toujours bannie. Les emprunts à taux réduit venus à échéance risquent devoir être renouvelés à des taux d’intérêt bien plus élevés.

3.10.5 Tentative de conclusion

 La question posée est celle de savoir si les dettes publiques des États membres contractées auprès de la BCE pourraient ou devraient être annulées et, si oui, dans quelle mesure. Ne sont donc pas visées ni les dettes publiques contractées auprès d’autres sources de crédit ni les garanties étatiques intérieures.

Techniquement, une telle annulation paraît faisable, mais est-elle à préconiser ?

La majorité des spécialistes des questions monétaires restent à ce sujet fidèles au principe qu’un État doit rembourser ses dettes : « C’est une question de confiance ». En France même Marine Le Pen s’y est rangée. Mais il s’agit là d’un argument moral et non pas économique, il reste dès lors contestable.

En attendant que la discussion entre spécialistes se développe et conduise à de nouveaux « insights », la réponse suggérée est dès lors la suivante :

D’une façon générale :

En principe une annulation des dettes des États membres de l’UE est acceptable sous condition qu’elle soit répartie équitablement. Elle paraît souhaitable si elle allège le service de la dette publique des États concernés, sert à financer des investissements ou permet de surmonter une crise passagère.

En ce qui concerne le Luxembourg :

Notre pays est petit, donc guère systémique pour la zone Euro. Si jamais nous rencontrions un problème majeur nécessitant un recours massif à un financement extérieur, nous ne devrions dès lors pas trop compter sur la solidarité européenne. Du fait de l’importance de notre place financière pour l’économie nationale et en plus du respect des conclusions générales esquissées ci-dessus, nous avons donc intérêt à ce que nos finances publiques soient solides, continuent à inspirer confiance, que notre dette publique reste relativement modeste.

JH, le 9 mars 2021

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